Article complet - mercredi 4 décembre 2013 :

 

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Richard-Alain JEAN, « Le pharaon pétrifié du Louvre, ou une médecine théologique politique et royale », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 04 décembre 2013.

 

 


 

 

 

 

LE PHARAON PÉTRIFIÉ DU LOUVRE,

OU UNE MÉDECINE THÉOLOGIQUE

POLITIQUE ET ROYALE

 

Richard-Alain Jean

 

 

 

            La médecine traditionnelle en Égypte se retrouve comme prolongée par une autre, mortuaire, chargée pour sa part d’inscrire l’existence d’un être dans la durée. L’origine de cette démarche pourrait ne paraître que religieuse si elle n’était pas copiée sur la perspective royale et ses moyens terrestres d’interventions. Au nombre des armes du pouvoir pharaonique figure la légitimité solaire primitive dont il doit sans cesse affirmer « l’axe ancestral ». Celui-ci ne peut être brisé – sauf à tenter de le réconcilier par exemple sur le modèle de la pétrification naturelle du bois assurant sa perpétuité depuis ses racines.

            Ainsi, au moins deux monarques en quête d’immortalité se sont fait représenter en bois silicifié en leur nation. Il nous reste en effet un fragment de face avec némès attribuée à Aménophis III et offerte par Madame Charles Boreux au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre en 1946 (E 17218 et Fig. 1-8) [1]La deuxième représentation conçue en cette noble matière correspond à une statue abîmée d’Ay ou d’Horemheb portant une enseigne et retrouvée par George Legrain dans la cachette de Karnak en 1906 (Musée du Caire, JE 37032 = CG 42095 et Fig. 9) [2]. Il est très probable qu’elles aient été glaçurées toutes les deux [3]

 

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[1] J. Vandier, Bulletin des Musées de France, XI [4], Juin 1946, p. 7 fig. 6 ; — , Les antiquités égyptiennes au Musée du Louvre, Paris, 1948, p. 42-3 ; — , dans les Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, XLIII, Paris, 1949, p. 1-12 et pl. I-II (Amenophis II) ; — , Manuel d’archéologie égyptienne, III, Paris, 1958, note 11 p. 305 et p. 320-321 (Amenophis III) ; M. Müller, Die Kunst Amenophis III. und Echnatons, Bâle, 1988, p. IV-45 ; Cl. Vandersleyen, dans BSFÉ, 111, 1988, p.18 et fig. 13 p. 23 ; B. Bryan, dans Kozloff et al., Aménophis III, le Pharaon-Soleil, Paris, 1993, fig. 25 p. 171 (= — , Egypt's Dazzling Sun 470, Cat. fig. 25 ; — , KMT 3, 2, 1992, fig. on 13 [left] ) ; http://cartelen.louvre.fr/cartelen/visite?srv=car_not&idNotice=11781 (Bois fossile).

[2] G. Legrain , Statues et statuettes de rois et de particuliers I. Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, Le Caire 1906, p. 55-56 et pl. 60-61. Voir aussi : http://www.ifao.egnet.net/bases/cachette/?id=144 .

[3] Des traces de glaçure bleutée sont encore très visibles sur l’exemplaire du Musée du Caire.

 

 


 

 

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Ces pièces sont donc rarissimes. En effet, on ne parle guère que de trois objets référencés datant de la XVIIIe dynastie [4]. Cependant d’après les spécialistes, la statuette féminine (Bruxelles, MRAH, E 6356) est en réalité faite en serpentine chauffée pour être glaçurée [5]. Pour la dynastie suivante, voir deux fragments d’un « bâton sacré d’Amon » évoquant Ramsès II (Londres, Petrie Museum, UC 14751 [6] et Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1969-140 [7]) provenant sans doute du Ramesseum et qui devaient faire partie de la même enseigne [8]. Il ne nous reste donc que trois objets divins et royaux en quatre pièces muséologiques auxquels il est peut-être possible d’ajouter un scarabée mal daté [9]. On peut donc être surpris qu’un tel produit naturel doté de si exceptionnelles qualités et d’une extraordinaire beauté n’ai été que très rarement employé en Égypte aux époques pharaoniques [10]. Je pense en avoir donné les raisons principales (Richard-Alain Jean, « La déesse Séchât, le bois silicifié, et la “ résurrection de la chair ” », dans Hommages à Madame Christiane Desroches Noblecourt - Memnonia, XXII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2011, p. 199-214). Aussi, je ne livrerai ici que quelques photographies illustrant ce propos dans la mesure où cette forme d’imputrescibilité rejoint à la fois le souci d’éternité des souverains et le besoin de bonne santé, car cette continuité biologique visible pétrifiée est compatible avec une représentation du raisonnement médical pour la vie osirienne et à laquelle peut se référer désormais l’idéal de stabilité si important en Égypte. De plus, ce « maintien » qui est pour le défunt assuré par l’assimilation au dieu des morts semble ici renforcé par l’application d’un néo traitement ajouté sous la forme d’une glaçure plaquée sur une « âme » centrale silicifiée qui résume toute sa personnalité. Cette médication magique externe doit pouvoir faciliter pour lui la nouvelle possibilité de fixer en son sein la luminescence sacrée seule capable de réchauffer son « cœur » fossile durablement. Les souffrances dues aux imperfections physiques résultant des pathologies antérieures sont de toute façon gommées par la geste divine. Cependant, c’est bien sous la pression des vivants que les médecins tenteront d’aborder une notion salvatrice dont la conception restera de nature horienne ou directement dépendante de cette mythologie et consacrera par le fait une naissance de la pensée médicale évoluée dans le Double Pays. Cette triple demande adossée à la vie, à la mort et au retour à la lumière fait de l’art de guérir une exigence de gloires [11] calquées sur celles supposées des dieux, d’abord dispensée au roi – nous avons vu le rôle de la déesse Séchât en ce domaine – , et ensuite aux sujets, espérant tous profiter ainsi de l’habileté des spécialistes à procurer quelques parcelles de reviviscence dès ici-bas et pour l’éternité. Cette dispensation des actes de survie ne peut donc, dans l’esprit égyptien, être envisagée qu’en perspectives extranaturelles. C’est la raison pour laquelle le rôle du praticien est à la fois pragmatique et magique. Dans la pratique invocatoire, la plus simple des formules est bipartite : « Ta tête (partie anatomique pragmatique) est celle d’Horus (partie théodynamique) » (Pyr. 148a). Dans ce modèle, l’effet attendu est limpide. Il est de nature qualitative.  Il enjoint à la physiologie divine de se mêler à la physiologie humaine pour la soutenir : « Ton organe X est celui du dieu X ». Par exemple encore, ce sont les deux bras et les deux jambes des fils d’Horus qui sont sollicités pour monter et descendre du ciel (Pyr. 149a-b). Les entités sont alors conviées à chaque fois à un transfert fonctionnel participatif clairement énoncé. Mais d’autres textes se plaisent à compliquer l’aspect surnaturel afin de mieux déjouer le mal encouru. Parfois, l’aspect général peut être trompeur, c’est notamment le cas quand la seconde partie d’une proposition correspond à une matière particulière et qu’il n’est certes pas faux de raccorder à une divinité, mais qui est en réalité évoquée comme véritablement active par jugement empirique. Nous entrons alors sans toujours nous y attendre dans le champ de la pharmacodynamie. J'ai montré de nombreux exemples.

 

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[4] Th. De Putter, Chr. Karlshausen, Les pierres utilisées dans la sculpture et l’architecture de l’égypte pharaonique, Bruxelles, 1992, p. 55-56.

[5] Chr. Karlshausen, Th. De Putter, Pierres égyptiennes … Chefs-d’œuvre pour l’éternité, Mons, 2000, nº 60 p. 182-183.

[6] H. 0,18. Chr. Karlshausen, Th. De Putter, op.cit. 2000, n° 62 p. 185.

[7] H. 0,48 ; L. 0,15 ; Pr. 0,185. Cet objet provient du musée Guimet de Paris.

[8] M. Gabolde, « Une enseigne sacrée d’Amon du Ramesseum au Musée des Beaux-Arts de Lyon ? » dans Memnonia, III, 1992, p. 25-39 et pl. III.

[9] W. M. F. Petrie, Scarabs and Cylinders, London, 1917, p. 9 ; — Buttons and design scarabs illustrated by the Egyptian collection in University college, London, 1925, p. 23.

[10] Pour quelques rares objet retrouvés dans des contextes néolithiques, voir : G. Caton-Thomson, E. W. Gardner, The Desert Fayum, London, 1934, p. 32, 87. Pour la période badarienne, voir : G. Burton, G. Caton-ThomsonThe Badarian Civilization and Prehistoric Remains near Badari, London, 1928, p. 102.

[11] Le mot « gloire » est bien entendu à prendre ici au sens conservatoire et charnel. Ceci correspond, en gros déjà, au « maintien » en bonne santé des chairs afin d’en assurer toutes les fonctionnalités et durant toute la période de la vie d’un « justifié », c’est-à-dire s’étendant de la naissance d’un individu à son éternité osirienne. J’aurai l’occasion de préciser ailleurs que cet effet est doué d’une certaine « rétroactivité » théologale.

 

 


 

 

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Aussi est-il assez souvent important de se demander si certaines « formules magiques » ne peuvent pas plutôt correspondre à des « formulations pharmaceutiques » retenues par l’expérience quotidienne. Il reste que leurs indications peuvent nous paraître imprécises. Des composants s’avèrent également considérés comme de véritables panacées. D’autres sont improbables. Seule une analyse fine du contexte scripturaire peut amener à délimiter l’intention initiale pour peu qu’elle ne soit pas trop viciée par la recherche d’une conclusion simplement miraculeuse et souhaitée sans aucun discernement préalable. Alors le tri reste à faire et il existe des pistes pour cela. En effet, l’importance de la matière utilisée en thérapeutique médicale comme dans la magie prophylactique est à mette au crédit des prescripteurs égyptiens qui en avaient le sens. Les textes l’indiquent, les objets aussi.

          Or, ce « bois de mémoire » récapitule-t-il de façon exceptionnelle les vœux profonds de leurs ordonnateurs, tous deux situés à une période charnière de l’histoire, chacun positionnés à une extrémité de la tentation monothéiste et un peu comme si il fallait rabouter les deux portions aux points de brisure d’un tronc mythologique afin d’en rétablir la continuité. Ce doit être une symbolique de ces deux figures dont celle du Louvre et de l’enseigne fossile au nom de Ramsès II. Une médecine théologique, politique et royale – mais ô combien pragmatique [12] ...



[12] Cette solution est donc complémentaire de celle décrite dans mon article publié dans les Memnonia : Richard-Alain Jean, « La déesse Séchât, le bois silicifié, et la “ résurrection de la chair ” », dans Hommages à Madame Christiane Desroches Noblecourt - Memnonia, XXII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2011, p. 199-214 (L’ouvrage est disponible par exemple à la librairie Cybèle : http://www.librairie-cybele.com/index.php?langue=fr&menu=simplysearch&motsimplysearch=MEMNONIA).

 

 

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