Article complet - dimanche 20 avril 2014 :

PNEUMOLOGIE - VII  /  PHYSIOPATHOLOGIE (1)

Plusieurs articles à suivre

 

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  • Richard-Alain JEAN, « Le système respiratoire en Égypte ancienne (7) Physiopathologie (1) Associations pneumo-hépato-splénique et cardio-circulatoires », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 20 avril 2014.

 

 


 

 

 

 

 

 

LE SYSTÈME RESPIRATOIRE

EN ÉGYPTE ANCIENNE (7)

PHYSIOPATHOLOGIE (1)

ASSOCIATIONS PNEUMO-HÉPATO-SPLÉNIQUE

ET CARDIO-CIRCULATOIRES

 

 

Richard-Alain JEAN

 

 

 

 

            Nous avons vu dans les articles antérieurs [1] comment les Égyptiens avaient compris que le bloc cœur-poumons et le système circulatoire étaient au service de la respiration. Aujourd’hui nous allons commencer à discerner ce que nous enseignent les notions physiopathologiques pharaoniques et ce qu’elles sont déjà capables de nous révéler comme détails intéressants de la physiologie du souffle et de sa distribution normale et pathologique.

            Pour commencer, je proposerai plusieurs possibilités logiques d’associations organiques dépendantes, avec des liens anatomiques, symptomatiques et cliniques pneumo-hépato-splénique, puis enfin circulatoires, et ceci par les biais d’effets sensibles et de plusieurs causes d’essoufflements.

            Une lecture des rôles régulateurs et indicatifs des fils d’Horus est également envisagée. Elle contribuera à illustrer une perspective philosophique médicale originale à la fois discursive et en pleine recherche dans la mesure où les éléments canopiques finissent par être constitués tels que nous les connaissons pourvus de leurs différent chefs à partir de la XVIIIe dynastie.

 

 


 

 

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           1. Association pneumo-splénique

 

            1.1. Le textes repris

 

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           Étrangement, la rate profiterait également en ligne de cette irrigation et de la sienne propre.  Comme nous savons que ce livre correspond à une compilation, des parties peuvent être manquantes ou mal raccrochées. En ce qui concerne la rate placée à cet endroit dans le texte et comme je l’ai déjà indiqué dans mon article précédent mais que je reprends rapidement par commodité, il doit s’agir ici de la fonte en un seul de deux plus anciens stiques. La partie confondue au cours du temps par les copistes et qui a de ce fait disparu a pu être : « Il y a quatre mtw pour la rate (nnšm) : ce sont eux qui lui donnent du liquide (et de l’air) ». En effet, dans ce texte en désordre (le foie est placé avant en 854 l. 100, 8-10), il doit manquer ici deux passages vasculaires abdominaux décrivant l’un le tronc cœliaque et l’autre une partie mésentérique. Ils sont chacun trop importants quant à leur taille respective et visibilité pour avoir été oubliés lors de la composition de la première rédaction. Si telle n’est pas la solution, il y en a peut-être encore une autre, l’une n’excluant pas l’autre. Il est possible en effet que les médecins égyptiens aient accordé à la rate un rapport avec la respiration malgré sa situation anatomique unilatérale particulière et qu’ils avaient compris que tout le sang provenant de cet organe était destiné au foie par l’intermédiaire de l’un des vaisseaux cités juste au-dessus (en pEbers 854 l. 100, 8b-9a - cf. infra) et communiquant avec la veine splénique (ce qui est correct). Nous verrons également qu’il existe des liens spécifiques entre les deux fils d’Horus qui sont chargés de la rate et des poumons.

           S’il y a quatre mtw pour la rate, ils doivent correspondre à l’artère splénique qui se divise en deux branches très distinctes tout comme la veine splénique qui est réunie au foie par une certaine continuité.

 

           1.2. Quelques remarques sur la rate

 

           Il faut se rappeler que la rate est un organe mou lymphoïde secondaire (par sa pulpe blanche) qui a la taille d'un poing et qui est situé en position thoraco-abdominale (en regard de la 10e côte gauche) avec une face diaphragmatique supérieure (fig. 1-2, 9 et 11). Elle est traversée en permanence par la totalité du sang de l'organisme. Elle joue un rôle dans la maturation des hématies (hématopoïétique durant la vie embryonnaire) et dans la purification du sang tout le long de la vie (pulpe rouge). Ce filtrage disposé sur la circulation artérielle permet ainsi l’élimination de certains déchets importants comme les globules et les plaquettes sénescentes, les virus, et d’autres débris cellulaires. Elle constitue en quelque sorte « le cimetière des globules rouges ».

La destruction des éléments figurés usagés rouges du sang lui font donc jouer un rôle non négligeable dans le processus global de la respiration chargé « d’aérer l’organisme » (en lui apportant pour nous de l’oxygène).

 

 


 

 

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           Surtout chez les gros animaux comme par exemple le bœuf et le taureau, la rate peut être considérée comme une réserve de globules rouges. En effet, elle est capable de se contracter lors d'un effort puissant. Pour Jacques André [2], le mot latin splen provenant du grec σπλήν correspondait originellement au terme technique utilisé seulement par les vétérinaires et les éleveurs pour désigner cet organe – d’où notre expression « splénique ». L’auteur ajoute qu’il faut y voir une référence implicite aux sacrifices animaux et à la mantique (divination grecque) [3]. Chez les Étrusques toscans , les aruspices examinaient entre autres la rate et les poumons. Le bârû assyro-babylonien faisait de même [4]. Les vétérinaires égyptiens devaient examiner les bêtes avant leur consommation comme nous l’indique une liste de contrôle sanitaire à effectuer mais dont hélas il ne nous reste que des fragments (pKahun, fragments A pour une oie, et B pour un poisson). Dans un texte médical, le praticien découvre des vers dans le rectum d’un animal malade (pKahun D 17-33). Dans un autre, il constate des ulcères chez un bovin dont le cœur est atonique (pKahun D 57-69). Un descriptif également intéressant concerne l’examen d’un taureau atteint de dyspnée et où il est question d’une surcharge liquidienne qui sera traitée par une saignée des naseaux et de la queue, – de quoi nous rappeler bien des choses ... et sur lesquelles je reviendrai [5].

           Chez l'homme cette fonction splénique est réduite à un volume de 50 ml. Cette capacité à intervenir au moment où la respiration est très sollicitée a-t-elle été suspectée par les médecins pharaoniques commis comme experts lors des courses de la Fête Sed et dans des occasions similaires ?

 

 

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           1.3. Les Fils d’Horus et les canopes

 

            Les plus anciennes attestations « des enfants » et des « âmes » d’Horus remontent aux Textes des Pyramides (Pyr. 1278-1279). Au début, ils assistaient le pharaon dans son élévation dans l’air pour monter au ciel. La théologie osirienne leurs confie les viscères du défunt. Les bouchons des vases canopes représentaient donc d’abord le mort justifié, puis, à compter de la XVIIIe dyn., les chefs de ces entités désormais déifiées avec leurs représentations emblématiques : humaine pour Imséty (Amset), simiesque pour Hâpi, canine pour Douamoutef, et falconidée pour Qébehsénouf. Les symboliques vont alors se croiser. Elles seront anatomiques mais aussi probablement fonctionnelles.

           Si la rate (nnšm) est confiée à Douamoutef, les poumons (wf3w), eux, sont confiés à Hâpy – et parfois aussi … à Douamoutef [6]. Ce « couple divin » formé par ces deux fils d’Horus est justifié par un verset des Textes des Pyramides et justement en rapport avec les bras pour monter au ciel (Pyr. 215 § 149 a-b) [7], puis, au moins à deux endroits d’une section des Textes des Sarcophages où il est question de nommer les différentes parties de la barque (dpt) de passage (Sp. 405 - CTV, 205b-c et 206d) : « a. Je connais le nom de « (ses) “ couples ” (nautiques de bois) » : c. Hâpy et Douamoutef sont leur nom » (CTV, 205b-c) [8]. Il faut remarquer que le texte nomme ici en l’occurrence et par analogie, le « “ couple ” de navire » (wgyt[9] rappelant inévitablement par sa forme typique en charpenterie nautique, une « côte », des côtes, et donc une situation commune rétro-costale : thoracique pour les poumons et thoraco-abdominale pour la rate.

 

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           Il est à noter que la rate et les poumons peuvent aussi avoir un lieu commun destiné à une partie volatile, le ba (b3) de la personne royale, puis humaine. Un lâcher d'oies, par exemple montré à l’occasion des fêtes de Min au Ramesseum figure les directions prises par les Fils d’Horus : nord pour Hâpy et est pour Douamoutef. Or, la brise venant du nord est la plus fraîche et les courants provenant du nord-est et de l’est sont les moins chauds, par rapport aux vents brûlants provenant du sud, poussiéreux arrivant du sud-est (Khamsin), et enfin comparés à ceux très secs et étouffants dérivant de l’ouest aride (Sahara). On retrouve encore les mêmes entités groupées en couple en astronomie et se rapportant à Bételgeuse (alpha) et Bellatrix (gamma[10].

 

 


 

 

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           La tête de canidé de Douamoutef rappelle aussi le chef de canidé phon. wsr, wsrt (F 12 et var.) que j’ai déjà évoqué plusieurs fois à propos de l’anatomie et de la physiologie de la respiration et qui désigne la « puissance », la « force », et aussi, le « cou » [11] qui est le « chemin » du souffle.

 

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           1.4. Quelques éléments physiopathologiques et historiques

 

           Pour plus de clarté, j’anticiperai ici rapidement, deux ou trois points de physiopathologie que je pensais développer dans un autre travail.

 

           Ainsi, il est intéressant de noter que déjà dans la Bible, plusieurs passages font état de ce que la Divinité prescrit comme droits royaux : « Il prendra vos fils et les emploiera pour ses chars et pour ses chevaux, et ils courront devant son char (I Samuel 8, 12). Or, parmi les coureurs faisant partie de la « garde personnelle du souverain », sont cités à au moins deux reprises, cinquante de ceux-ci suffisamment aguerris pour « courir devant eux (devant les chars attelés) » au moment où respectivement Absalom (II Samuel 15,1) et Adoniyya (I Rois 1,5) vers l’an 972 av. J.-C. brigueront la royauté. Le Talmud (Na’h) indique « que ces guerriers étaient sans aucun doute des soldats à qui on avait ôté la rate » (II Samuel 15,1 / « Rachi explique : cinquante hommes qui courent devant lui, tous opérés de la rate et aux talons rabotés ») [12]. Cette interprétation pourrait aussi provenir de l’érudition classique de ce savant commentateur du XIe siècle. Nous trouverons par exemple dans les écrits hippocratiques (Épidémies V, XXVI) [13] et au sujet d’un homme atteint d’un traumatisme thoracique occasionné consécutivement à un écrasement par un « char avec son chargement » (1) qu’il fût « cautérisé sous la rate (Ὑπὸ τὸν σπλῆνα καυθεὶς) » et qu’il « parvînt au terme de dix mois » (2) malgré un très sombre pronostic (5). Il mourra d’une gangrène péritonéale après cette longue agonie. Il existe également des indications médicales, et d’après le texte, après cette intervention, les malades guérissent (VI, XX) [14]. Pour Aristote (Métaphysique, IV, XXVII, 1024a,25b = §6) [15] « un homme n’est pas mutilé s’il a perdu de la chair ou la rate » (καὶ ὁ ἄνθρωπος οὐκ ἐὰν σάρκα ἢ τὸν σπλῆνα). Donc à cette époque (vers le IVe siècle av. J.-C), ce geste devant provoquer une thrombose vasculaire est avéré. Ils se continueront ensuite (Cælius Aurelianus, vers 450 ; Paul d’Égine, vers 650 … ). Cependant, si les cautérisations semblent assurées avec plus ou moins de bonheur dès l’antiquité, les splénectomies partielles ou radicales vraies (donc par ablation réglée après dissection) et hors urgence extrême « rate pendante » ne semble pas vraiment débuter avant la Renaissance [16].

           Si les textes pharaoniques qui nous sont parvenus ne citent pas la rate comme objet d’intervention, nous savons par contre que des spécialistes médecins (swnw) et « fils du cautère » (s3 ḥmm) utilisaient bien eux aussi ces moyens (ḥmm, ḏwʿ, ḏ3[17] (pEbers 872. 108, 3-9 ; 865. 106, 13-17 ; pSmith 13, 3-12) et qu’ils devaient pratiquer la cautérisation transcurrente (pEbers 863. 106, 2-7), par exemple pour traiter un hernie (pEbers 864. 106, 7-13) [18]. Il n’est donc pas improbable que cette opération ait été tentée par exemple en chirurgie de guerre, par le cautère ou le bistouri, comme dans des cas de traumatologie avec écrasements analogues à celui décrit par le texte de l’École hippocratique cité plus haut (et fig. 7). Plus tard, vers 14-37 av. J.-C, Celse décrira les plaies de la rate par arme blanche avec « une douleur qui se propage (dans le thorax) jusqu’à la clavicule (du côté atteint) » (De Medicina, V.26.3, 12,24 et VIII.IV.3 ; § 12) [19] et indiquera l’ablation (praecidatur) d’une rate déjà extériorisée (V.26.24c.1). Les Égyptiens pouvaient le faire. Mais pour ma part, je ne pense pas qu’un quelconque acte chirurgical (cautérisation ou ablation) ne fût jamais préconisé pour la performance à l’attention de coureurs ou de soldats (fig. 8), eu égard à un certain sens pragmatique des Égyptiens.

 

 


 

 

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           En revanche, il est fort possible qu’une notion fonctionnelle proche de celle égyptienne d’un rapport souffle/respiration/rate ait été rapportée à leurs confrères étrangers et qu’ils s’en soient persuadés au point de la prescrire dans des cas moins utiles.

            Il se peut aussi que ce ressenti soit universel et ait été envisagé de façon autonome depuis la plus haute antiquité. Pour les écrits postérieurs à l’ère chrétienne, nous trouvons les liens suivants en rapport avec la respiration :

            - « La rate constitue parfois une gêne spéciale pour la course, aussi la réduit-on chez les coureurs qu’elle fait souffrir. On rapporte aussi que les animaux auxquels on l’a enlevée par incision continuent à vivre. Certains pensent que, chez l’homme, son ablation entraîne la perte du rire, et que le rire immodéré dépend de sa grosseur » (Pline, Histoire naturelle, XI, 205) [20].

           L’influence perçue sensible de la rate sur le souffle et la course demeure donc dans le temps et depuis les origines avec le très célèbre « point de côté », d’où, après son abandon après cautérisation ou ablation théorique, l’expression qui a demeuré « courir comme un dératé » par-delà l’histoire, comme pour le rire qui nécessite un rythme respiratoire très particulier et que l’on retrouve dans la locution « se dilater la rate » … qui apparaît même dans la chanson française : « J’ai la rate qui s’dilate, j’ai le foie qu’est pas droit … » (Géo Koger, 1932).

 

           2. Association pneumo-hépato-splénique

 

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8b   Il y a quatre mtw pour le foie (1) :

8c   ce sont eux 9a qui lui donnent du liquide (mw) et de l’air (ṯ3w)

9b  et qui ensuite font que se manifeste toute (sorte) de trouble (2), car il est engorgé (3)

10a sous le sang.

 

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 [21]

            L’organe est compris dans ce passage comme « engorgé de sang », ce qui peut ne pas être faux en cas d’insuffisance cardiaque (IVD), car le foie cardiaque est gros (hépatomégalie) et douloureux (hépatalgie). Une splénomégalie par hypertension portale (due à un obstacle post-hépatique) également palpable peut apparaître dans l’insuffisance cardiaque droite. Un « point de côté » thoracique peut être associé. Cette pathologie peut aussi provoquer des épanchements pleuraux (souvent à droite), de la toux, des dyspnées et un essoufflement important (IVG). L'insuffisance cardiaque globale provient généralement de l'association à l'insuffisance ventriculaire gauche d'une insuffisance ventriculaire droite. Le patient est souvent cyanosé.

            Je demande pardon aux spécialistes pour ce raccourci vertigineux [22], mais il montre qu’après comparaison avec les textes du pEbers, les anciens Égyptiens ont dû associer quelques pathologies cardiaques à des signes hépatiques, pulmonaires et spléniques. Foie, poumons et rate pouvaient ainsi sembler de quelques façons liés. Une partie haute de l’intestin aussi.

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[23],  [24]

 

 


 

 

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            Donc, si l’on suit les trois textes, nous avons bien quatre mtw principaux pour le foie avec « la suite hépato-cholédocienne », la veine cave inférieure par l’intermédiaire des veines hépatiques qui s’y anastomosent aussitôt, la veine porte et l’artère hépatique. Un peu comme pour les poumons les divisions sous-hilaires ne sont pas prises en considération dans la mesure où elles forment un pédicule. Dans cette vision anatomique, le hile fait déjà partie de l’organe.

           La veine splénique, – qui apporte tout son sang de dérivation au foie – , se continue bien visiblement par le tronc spléno-mésentérique (qui reçoit entre temps le sang de la veine mésentérique inférieure puis celui de la veine mésentérique supérieure), pour s’aboucher à la veine porte. Ce pont facile à observer constitue une véritable ligne directe spléno-hépatique. Il pouvait influencer la philosophie physiopathologique (points de côté …) car nous voyons qu’il n’était pas évident à ces époques de démêler l’usage exact de tous ces éléments. Ils ne le seront vraiment que bien plus tard.

 

 

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           3. Les « points de côté »

 

            Nous avons déjà eu plus haut un aperçu historique de ce tracas résultant d’événements sportifs ou constituant de véritables alertes pathologiques.

            Quelles que soient leurs étiologies pathologiques, – nous l’avons vu avec des problèmes graves cardiaques et pulmonaires sur lesquels je reviendrai par ailleurs – , physiopathologiques ou normales prises dans des contextes sportifs mal consentis par l’organisme (ischémie transitoire liée à l’effort avec augmentation des besoins tissulaires en oxygène : marche, course, digestion), les points de côté peuvent être couramment perçus du côté gauche dans la région de la rate, ou, du côté droit dans la région du foie. Paradoxalement, le mécanisme complet en est encore mal connu. De toute façon, il doit s’agir d’une mise en tension d’une localisation particulière sous l’action d’une innervation quelle que soit son origine dans les possibilités actuellement proposées (capsule splénique, diaphragme, plèvre … et même rachis dorsal). En ce sens, les Égyptiens n’on pas pu en faire l’économie et après observations dans les différentes situations civiles, militaires et royales bien étudiées avec la Fête Sed, très facilement et comme nous aujourd’hui, ils ont dû établir un lien avec la respiration. Ainsi l’axe canopique : foie ➝ poumons ➝ rate ➝ viscères inférieurs (fig. 10) peut correspondre en physiopathologie aussi bien à un besoin d’air mal compensé (α), augmenté probablement par un besoin d’élimination mal assurée (β). Les répercussions douloureuses localisées se faisaient alors sentir à partir du croisement des forces (ε), avec une domination géographique variable selon les cas. En somme, les médecin pharaoniques avaient pu remarquer que la rate avait un « accès direct » au foie, ce qui est correct si l’on considère sa vascularisation spécifique. Noter également pour le foie son voisinage bien compris avec la masse pulmonaire droite enserrée par la plèvre avec laquelle le texte du pLouvre déjà cité le met en lien sans indiquer le diaphragme pourtant bien connu des Égyptiens car il s’agit ici d’une « proximité physiopathologique » et non simplement anatomique.

 

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           4. Autres causes d’essoufflement

 

            Si l’air prélevé au dehors emprunte à l’aller comme au retour la même cheminée trachéale, le sang qui en bénéficie, lui, parcourt les mtw vasculaires et se manifeste par les voies hautes et basses en prenant des teintes différentes. Assez souvent, ces émissions entraînent des dyspnées.

            En effet, les hémorragies de tous ordres, nous le savons, peuvent si elles sont importantes ou répétées causer des essoufflements parfois invalidants. C’est surtout le cas pour les hémorragies répétées extériorisées dont l’archétype le plus courant correspond à l’épistaxis. Il y en a bien d’autres (fig. 11).

           Il faut tenir compte également des anémies importantes.

 

            4.1. Causes hémorragiques

 

            J’ai déjà indiqué [25] que la description vasculaire égyptienne des fosses nasales pourrait bien correspondre aux deux zones cliniques d’épistaxis.

           Soit, pour la zone antérieure : la tache vasculaire formée par les artères éthmoïdales (issues du système carotidien interne), nasopalatine et faciale (par l'artère de la sous‐cloison). Et soit, pour la zone postérieure (foramen sphénopalatin) à l’artère nasopalatine (issue du système carotidien externe). Ainsi nous aurions bien deux répercussions cliniques gouvernées par les deux systèmes carotidiens repérés par les anciens (pEbers 854b 99, 5-6).

           D’autres centres hémorragiques semblent faire pendant aux saignements de nez. Ce sont, à l’opposé, ceux signalés comme pouvant provoquer des saignements qui peuvent être dus certes aux très courantes hémorroïdes (αἱμορροΐς « flux de sang »), mais aussi, à d’autres affections plus hautes des voies digestives donnant par exemple un melæna (sang partiellement digéré oxydé et noir stocké dans le tractus, d’où ma traduction) : « (les metou) vont tous vers le cœur (ḥ3ty) ils se divisent au niveau de sa narine (šrt), ils se rassemblent au niveau de son rectum (pḥwy) » (suit l’étape pathologique) « C’est à cause d’eux que se manifestent les maux de l’anus (pḥwy). Ce sont les évacuations (wzšt) (de l’ampoule rectale) qui les conduisent (au dehors) » (suit une autre étape anatomo-physiopathologique) « Ce sont (ensuite) les vaisseaux (mtw) pour ses jambes qui (du fait d’une affection) commenceraient à mourir (= sont menacées) » (pEbers 856h 103, 16-18).

           Ainsi, les répercussions vasculaires possibles de maladies plus générales sont claires aussi bien aux étages digestifs que circonscrites ou surajoutées aux membres inférieurs. Effectivement, un membre mal vascularisé est en danger. D’autres textes le confirment. Ce passage semble aussi indiquer que localement, les pertes exagérées de sang bleu avec les ruptures variqueuses, ou bien rouge avec encore les anévrismes (par exemple poplités), « coupent les jambes ».

 

         Cette étude anatomique et physiopathologique nous montre que les médecins de l’époque considéraient des mtw creux sanguins, et dont certains sont pulsatiles et d’autres pas, qui cheminent de concert puis s’introduisent dans des viscères. Cela est surtout visible avec les organes perméables comme le cœur et les poumons, les organes pleins comme le foie et la rate et enfin les organes creux digestifs. Dans tous les cas, ils semblent les traverser. Le sang véhiculé est donc bien à ces niveaux, comme encore par exemple dans les membres avec les mtw pleins musculaires, susceptible d’interagir.

            Il existe aussi des organes « mtw traversants » comme la trachée, l’œsophage, l’estomac, le duodénum, l’intestin grêle, le gros intestin se terminant par le rectum. Ces parties anatomiques sont exclusivement ouvertes à peu d’endroits capables de saigner beaucoup (je ne tiens pas compte ici des otorragies), c’est-à-dire au nez et à la bouche en haut, puis en bas à la hauteur du petit bassin avec l’urètre, le vagin et l’anus. Cet « effet traversant » avec « absorption » de ce qui est « pur » dans la partie supérieure du sujet et « rejet » de ce qui est « impur » dans sa partie inférieure, – avec de plus une gradation possible de la colorimétrie bien que variable selon les maladies mais pouvant donner du sang dénaturé noir profond en cas de melæna – , a pu faire d’une certaine façon imaginer aux Égyptiens un « parcours délétère » suivant le sens descendant digestif, urinaire et endométrial, ce qui n’est certes pas faux.

 

 


 

 

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           Je ne suis cependant pas sûr que le dernier texte cité plus haut (pEbers 856h) corresponde à une figuration de mélanges sangs-selles, mais tout au plus participant d’un « cheminement parallèle » avec possibilités d’extravasations pathologiques. Car enfin si l’on regarde bien ce qui est écrit, dans la première proposition « (les mtw) vont ensemble au cœur », ce qui n’est pas faux. Vient ensuite la deuxième proposition qui peut très bien montrer un exemple : « ils se dispersent au niveau de son nez », c’est-à-dire que ces vaisseaux ayant un peu perdu de leur importance en s’éloignant continuent à se ramifier pour former ce que nous appelons aujourd’hui des « vaisseaux capillaires (artérioles et veinules), ce qui est parfaitement correct. En fin de stique, l’auteur choisit de dire qu’ils « se rassemblent au niveau de son anus » (du sujet), ce qui est bien une autre possibilité quant à la double vascularisation du rectum. Personnellement, je me demande si nous n’avons pas, plutôt qu’une suite géographique fixée, un début d’explication des accompagnements vasculaires de plus en plus ténus qui se manifestent au fur et à mesure des éloignements des organes. Ce qui serait logique et bien visible à l’observation sans instrument. D’où l’idée des éléments « traversants » et de ceux « traversés ». On pourrait peut-être ajouter que ces exemples ne sont pas pris par hasard. Ainsi du nez, nous l’avons vu, s’écoule toujours du beau sang rouge en raison du mécanisme artériel que j’ai rappelé (cf. supra). Or, les voies basses peuvent donner tout autre chose … et elles représentent bien l’excrétion : « ce sont les évacuation (wzšt) (de l’ampoule rectale) qui les conduisent (au dehors) » (17-18), donc, avec le produit de la dissimilation. De plus, la suite de ce passage du pEbers exprime bien une situation pathologique. Ce qui est avéré, quelle qu’en soit la localisation (haute ou basse). La fin du texte prend l’exemple des membres inférieurs (rd.wy) qui peuvent « mourir » (mwt) s’ils sont pareillement traités (18), c’est-à-dire manquant d’air (mal oxygénés). Par exemple dans l’artérite, c’est la gangrène qui guette. Il serait alors possible de voir, entre autres, dans ce passage, un essai de distinction du premier sang (rouge) et du deuxième sang (bleu), puis d’une couleur dénaturée dans certaines pathologies (brun, noir). C’est à tout le moins ce qui peut être vu.

 

            4.2. Les grosses anémies

 

            Plusieurs maladies sont capables d’entraîner des anémies importantes, or beaucoup d’entre elles peuvent s’accompagner de gros foies et/ou de grosses rates et de dyspnées.

            Je ne citerai ici furtivement que des maladies endémiques avec des fièvres périodiques (Mediterranean fever), la fièvres de Malte, la tuberculose, quelques parasitoses comme la bilharziose, le paludisme, l’ankylostomiase, – avec bien entendu les multiparasitismes – , et enfin les hémoglobinopathies avec au premier rang la thalassémie.

 

         En effet, si l’air vient à manquer, le « souffle est court » et le cœur lui-même ne parvient pas à « rassembler » ce qu’il faudrait. Alors, l’organisme (jb) du patient « décompense », et l’homme « suffoque », se « fatigue » (détresse respiratoire). Si la situation ne se retourne pas, après un stade « cyanosé » (hypoxie), et entre autres choses décrites par les Égyptiens eux-mêmes, des « sueurs » (hypercapnie), c’est la mort qui guette.

         Nous voyons que les médecins, qui ne disposaient pas et de loin de tous nos moyens d’investigations, avaient quelques raisons d’associer plusieurs organes à des malaises différents, comme ici ceux pneumo-diaphragmatique, hépato-splénique et cardio-circulatoires dont les cliniques encore aujourd’hui peuvent parfois ne pas être dissociées.

         Le bloc des quatre canopes en ce sens devait assurer, avec les attributions des Fils d’Horus, une parfaite régulation votive.

         Ainsi l’abord physiopathologique peut également nous aider à comprendre les raisonnements anatomiques et physiologiques pharaoniques.

 

 

 


 

 

 

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[1] R-A. Jean, « Le système respiratoire en Égypte ancienne (6) Physiologie humaine théologique et royale (4) Conclusion cardio-pulmonaire », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 10 avril 2014.

[2] J. André, Vocabulaire latin de l'anatomie, Éditions des Belles Lettres, Paris, 1991.

[3] Voir aussi : P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, Paris, IV-1, 1977, p. 1039.

[4] J. Nouqayrol, « Les rapports des haruspicines étrusque et assyro-babylonienne, et le foie d'argile de Falerii Veteres (Villa Giulia 3786) », dans Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, 99, 4, 1955, p. 510.

[5] Voir pour le moment : R.-A. Jean, L’Art vétérinaire et la naissance des bovins dans l’Égypte ancienne, Biltine, 1998, et réimpression anastatique en 2011; 3e édition revue et augmentée en 2012, p. 6-12.

[6] S. Aufrère, Thot Hermès l’Égyptien, Paris, 2007, p. 190-191.

[7] Allen, II & I, 2013, PT 215 § 149 a-b. Sethe 1908-1922, I, Sp. 215 § 149 a, p. 75. Spellers 1923, I, p. 15. Faulkner 1969, p. 42. López, Thode 2003, p. 41. Carrier, III, 2009, Pépy II, p. 1410-1411 (par exemple).

[8] de Buck 1935-1961, V, Sp. 405. Faulkner 1973, II, p. 55. Barguet 1986, p. 363. Carrier 2004, II, p. 996-997.

[9] Alex. 78.1126 « les couples du navire » ; Hannig-Wb II,1 - 8603 « Schiffsrippe, Decksbalken ; Spanten » (couples de navire, litt. les « côtes » ) . Faulkner 1973, II, p. 55 « ribs ( ?) » (côtes) ; Barguet 1986, p. 363 « côtes ». Voir aussi le mot wg : Wb I, 376, 7-8 ; Alex. 79.0778 « couple (d’un navire) ; aussi « planches » (Alex. 77.1079). Van der Molen, 2000, wg, wgyt, p. 104 « beam » (poutre nautique).

[10] B. Mathieu, « Les enfants d’Horus, théologie et astronomie », ENIM, 1, Montpellier, 2008, p. 13.

[11] Wb I, 360, 1-2 ; Lacau 1970, § 162-164, p. 64-65 ; Alex. 79.0748 « cou » ; Hannig-Wb I & II,1 - 8312 « Hals » (cou). Exemple : CTV, 396 l-n, S2C.

[12] Voir aussi : F. Rosner, « The spleen in the Talmud and other early Jewish Writings », Bull-Hist-Med., 1972, Jan-Feb. 46 (1), p . 82-5.

[13] Hippocrate, Œuvres complètes - Épidémies V et VII, J.Jouanna, M.D. Grmek (ed), Les Belles Lettres, Paris, 2000, p. 16.

[14] Hippocrate, Œuvre complète d’Hippocrate, É. Littré (ed), VI, Paris, 1849, p. 230.

[15] Aristote, Métaphysique, J. Bartélemy-Saint-Hilaire, Paris, 1879 ; Aristote, Métaphysique, J. Tricot (ed), Paris, 1953, p. 134.

[16] Pour un historique des splénectomies voir : A. Fabre, De grands médecins méconnus, X. Riaud (éd), coll. Médecine à travers les siècles, L’Harmattan, Paris, 2014, p. 75-83.

[17] R.-A. Jean, À propos des objets égyptiens conservés du musée d’Histoire de la Médecine, Paris, éd. Université René-Descartes – Paris V, Paris, coll. « Musée d'Histoire de la Médecine de Paris », 1999, p. 55-60.

[18] R.-A. Jean, La chirurgie en Égypte ancienne. À propos des instruments médico-chirurgicaux métalliques égyptiens conservés au musée du Louvre, Éditions Cybele, Paris, 2012, tableau 1, p. 32.

[19] Celse, Traité de médecine, A. Védrène (ed), Paris, 1876, p. 331.

[20] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, A. Ernout, R. Pépin (éd), Les Belles Lettres, Paris, 2003, p. 93.

[21] Voir par exemple : M. Garnier, J. Delamare, Dictionnaire des termes de médecine, Paris, 1995, p. 302.

[22] Pour étude, on se reportera à : Fr. Pousset, R. Isnard, M. Komajda, « Insuffisance cardiaque : aspects épidémiologiques, cliniques et pronostiques », dans EMCCardiologie, Paris, 2003 [11-036-G-20]. Pour des cliniques « à l’ancienne » et très détaillées voir : Ch.-K. Friedberg, Maladies du cœur, Paris, 1959, I, p. 151-172.

[23] R.-A. Jean, A.-M. Loyrette, La mère, l’enfant et le lait en Égypte Ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne, S.H. Aufrère (éd.), L’Harmattan, coll. Kubaba – Série Antiquité – Université de Paris 1, Panthéon Sorbonne, Paris, 2010, p. 134, 337, 343, 349-366.

[24] Th. Bardinet, « Le niveau des connaissances médicales des anciens Égyptiens », dans Égypte, Afrique et Orient, 71, septembre 2013, p. 41.

[25] R.-A. Jean, « La médecine Égyptienne (3) : Le système respiratoire », Pharaon Magazine, 16, Janvier 2014, p. 47.

 

 


 

  

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