INFECTIOLOGIE - II

Article complet - mardi 3 juin 2014 :

L'INFECTIOLOGIE - II - Les mouches

Plusieurs articles à suivre

 

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  • Richard-Alain JEAN, « Infectiologie (2). La notion parasitaire en Égypte ancienne (2), les mouches et leurs larves (1), épidémiologie, prophylaxie. », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 3 juin 2014.

 

 


 

 

 

 

 

 

INFECTIOLOGIE (2)

LA NOTION PARASITAIRE EN ÉGYPTE ANCIENNE (2)

LES MOUCHES ET LEURS LARVES (1)

ÉPIDÉMIOLOGIE, PROPHYLAXIE

 

 

Richard-Alain JEAN

 

 

  

                       1. Les mouches

 

           Comme dans tous les pays chauds, les mouches en Égypte [1] étaient considérées comme très envahissantes. Il n’est qu’à se promener en ville ou à la campagne pour en observer des concentrations parfois importantes voletant autour de la viande disposée sur les étals, jusque sur le pourtour du visage des enfants ou tourbillonnant à proximité des animaux.

 

                      Espèces et représentations

 

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           Les représentations graphiques nous laissent au moins percevoir trois sortes de « mouches vraies » et deviner que les guêpes et les autres insectes comparables étaient désignés avec le même dénominatif que celui de l’abeille, y compris parfois les mouches par commodité, car il s’agit d’une ‘gent volante’.

            Par exemple, le modèle en trois dimensions offert par le roi comme décorations à ces officiers les plus méritants correspond à Musca domestica (Linnaeus, 1758) [2], alors que le modèle en deux dimensions parfois présenté dans les textes équivaut à différentes formes de mouches avec les ailes écartées en delta à la manière des mouches à viande Calliphora [3] (dont les larves sont susceptibles de provoquer des myases) [4], ou encore de Tachina fera (Linnaeus, 1761) [5] [6] [7].

 

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           2. Épidémiologie

 

            Nous savons par les textes [8] que les mouches étaient considérées comme vectrices épidémiques, c’est-à-dire ni plus ni moins que capables de propager les agents pathogènes nécessaires au développement d’une maladie infectieuse :

 

            pSmith 19, 14b

 

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            Formule pour purifier (swʿb) d’une mouche (ʿfy) ...

 

            – Commentaire. Ce passage (r3 n swʿb ʿfy) désigne bien et sans aucune ambiguïté possible la mouche comme responsable potentielle de la propagation d’une épidémie (j3d.t). La suite du texte demande magiquement à l’insecte de « traverser » le corps du patient sans que celui-ci en soit atteint (19,14c-18a).

 

            Edfou VI, 265, 1-2 [9]

 

            … protège-le de toute mauvaise mouche de cette année,

           (afin qu’) elle ne se « colle » (sm3) pas à lui …

 

           pWien AS 8426 (fragment x+1,2 sq) [10]

 

           2 Tombe donc à terre, soit immobilisée, (toi) la mouche !

           3 éloigne-toi de Pharaon, V.P.S, ne te pose pas sur lui …

           Que soit éloigné de lui tout passant (sw3w) néfaste de cette année …

 

            Or nous savons également que ces épidémies annuelles pouvaient être mortelles :

 

            pSmith 18, 16b et c

 

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            … (ainsi) il n’y aura pas (menace) de mort pour lui,

           (ainsi) il n’y aura pas de pestilence de l’année.

 

            Aussi, les flèches lancées contre toute nourritures (Esna II, 131,11) [11] devront être annihilées par une méthode de purification anticipée appropriée (pSmith 19, 18-19).

 

 


 

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           Les risques infectieux et épidémiologiques – théologiques (dieux, démons, traits, morts), et biologiques (porteurs familiers ou sauvages, vecteurs ou miasmes) – tels qu’ils ont été en partie compris par les médecins égyptiens pharaoniques sont résumés dans la fig. 4. Ils seront détaillés au fur et à mesure de l’étude des maladies infectieuses et parasitaires.

 

 

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            3. Prophylaxie

 

            Il fallait éloigner les vecteurs et comme nous l’avons vu plus haut (pSmith 19, 14b) et purifier (swʿb) toute chose contaminée susceptible de transmettre un agent pathogène :

 

            pSmith 20, 5-8

 

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           5a La personne (à protéger) dira cette formule devant une plante-neferet

           5b attachée à un morceau de bois de 6a l’arbre khed-des,

           6b (cela) étant entouré d’une pièce d’étoffe-haa.

           6c En brosser 7a les choses (à préserver).

           7b (Cela) éloigne (les agents pathogènes actifs pendant) la pestilence de l’année,

           7c repousse le passage des « massacreurs »

           8a sur n’importe quel aliment

           8b et, de la même façon, dans les pièces à coucher.

 

            Commentaire. Très clairement ici, le texte nous indique que la nourriture se trouve contaminée directement ou indirectement par la présence de « massacreurs » (ḫ3.tyw) et que ces derniers peuvent, comme ils le font pour les aliments, atteindre de la même façon les personnes jusque dans les lieux les plus protégés de la maison : les chambres. En fait le texte insiste ici sans en avoir l’air sur la transmission des souillures. Il faut lire entre les lignes que les vecteurs se déposent sur les denrées alimentaires afin de se laisser absorber passivement (eux et/ou leurs contenus pathogènes), et encore, ils se déplacent partout très activement à la recherche de qui infester jusque dans les moindres recoins de la maison. Ainsi les « formules magiques » employées dans beaucoup de situations nous renseignent bien sur les perceptions épidémiologiques de l’époque.

 

 


 

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On peut penser qu’elles jouaient aussi un rôle de mémoire et pas seulement « apotropaïque », c’est-à-dire qu’elles intervenaient à la manière d’un « rappel prophylactique » du genre « vadémécum » à l’usage du médecin et peut-être aussi destiné à un délégué à la fois ritualiste, soignant et fournisseur des simples ordonnées par l’École (le temple). On suppose alors naturellement un acolyte du prêtre-ouâb de Sekhmet et/ou des étudiants découvrant leur rôle d’intermédiaire religieux autant que médico-magique à ces endroits riches d’enseignement.

 

            3.1. Les produits végétaux

 

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            DrogWb, p. 302 ; Alex. 79.1545 « une plante » ; Charpentier 1981, n° 619 p. 392 « Une plante magique non identifiée » ; Hannig 1995, p. 410, « pflanze (*Kronen-Wucherblume, Chrysanthemum coronarium) » (Chrysanthème couronné) ; Bardinet 1995, p. 520 « plante-neferet » ; Westendorf 1999, p. 746 « nfr.t-Pflanze » ; Germer 2008, p. 84-85.

           [12][13][14][15]16]

            Aussi, est-il possible de se demander si Cymbopogon schoenanthus (L.) Spreng. ssp. proximus (Hochst.) Maire et Weil commun dans tout le Tibesti surtout au-dessus de 600 m [17], et d’autres semblables, ne formaient pas un « réservoir ouest » bien connu des pistes caravanières, – et donc des trajets ancestraux jointifs égyptiens – , de ces plantes aromatiques utiles pour luter contre les insectes nuisibles. Par exemple encore, l’on sait que Cymbopogon schoenanthus (L.) Spreng. ssp. Laniger (Hook) Maire et Weil qui se plaît dans les oueds pierreux est utilisé localement pour garnir les oreillers en raison de sa bonne odeur et pour dormir sans être importuné [18].

 

 


 

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           Cependant, il existe peut-être une alternative avec des plantes de type Tanacetum attesté au Prédynastique (de Vartavan, Asensi Amorós 1997, p. 254 pour la Tanaisie). Or, la tanaisie (Tanacetum vulgare L.), cette « herbe aux vers », était également utilisée pour chasser les doryphores [19], pour éloigner les mites et se débarrasser des puces du chien [20], et même, des parasites externes des poulaillers.

 

 


 

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Ainsi plus classiquement, le proche Tanacetum cinerariifolium (Trev.) Schultz Bip., qui lui, est très probablement originaire d’Iran [21] pouvait ne pas être complètement inaccessible à ces époques. Ce chrysanthème bien connu contient un insecticide composé d’un groupe d’esters monoterpéniques neurotoxiques pour tous les insectes, les pyréthrines vraies (pyréthrines I - la plus active - , et II, cinérine I et II, jasmolines I et II). À dose moindre cette plante est répulsive.

            Aussi, est-il possible de se demander si cette fois Tanacetum sinaicum (Fresen) Delile [22], plus proche, ne serait pas un bon candidat au moins pour cette indication insecticide protectrice.

            Ou bien si les termes assyro-babyloniens (šamas [23], šammi šamsi [24]) et égyptiens (š3ms) ne désigneraient pas ce qui communément à leurs yeux distinguait une « famille » de plantes médicinales, – un peu comme autrefois pour nous « le genre Pyrethrum » [25] – , et dont quelques parties se trouvaient utiles dans plusieurs de ces indications ?

 

 

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            3.2. Les fumigations

 

            Un autre moyen d’éloigner les insectes consiste à faire des fumigations de tous végétaux que l’on a sous la main. Les herbes fraîches ou humidifiées sont alors simplement posées sur le feu et il reste aux convives à se mettre si possible dans le sens de la fumée acre que cela procure et le temps que l’on peut le supporter. Ce système est efficace quelque temps dehors et surtout en lieu clos par exemple au moment des heures d’invasion des moustiques au coucher du soleil. Dans certains endroits bien placés, il suffit ensuite d’aérer à nouveau le local.

 

            3.3. Les chasse-mouches

 

            Les chasse-mouches devaient être d’un usage courant. Cet instrument était destiné à « maîtriser » physiquement et symboliquement toute action néfaste au profit de son détenteur et ainsi représenter également la puissance à vaincre tous ses ennemis visibles ou invisibles (fig. 1) [26]. Nous connaissons de nombreux, et parfois très beaux exemplaires de ces ustensiles prestigieux encore utilisés par des Chefs Africains afin de montrer leurs prérogatives. Le peuple utilisant le plus souvent, pour sa protection quotidienne, une simple pièce de tissu, ou encore un rameau végétal. Ce premier moyen vise avant tout le confort à être moins importuné. Il faut aussi noter que ce geste permet de se garder des piqûres de moustiques à certaines heures de la journée, et/ou, dans certains endroits particulièrement infestés. Or nous avons déjà vu que très souvent dans les textes, un agent volant générique est assimilé à un autre dangereux (moustiques/mouches, par exemple dans le pEbers). Les uns n’excluant pas les autres, ils représentent juste des possibilités, des moyens pour le mal de se transporter et de se répandre, c’est-à-dire de réaliser une forme aigue « d’opportunisme » déjà bien comprise en raison de ses conséquences « irritantes ». J’en reparlerai bien à propos.

 

 

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         3.4. L’hygiène

 

         Je reviendrai plus longuement sur l’hygiène en général. Je ne citerai rapidement ici que l’utilisation de vases dédiés aux excréments placés sous des tabourets percés et l’usage de latrines de pierres aménagées (fig. 11 et 12).

 

 

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[1] D. Meeks, « De quelques ‘insectes’ égyptiens, entre lexique et paléographie », CASAE, 40, 2010, p. 291-293.

[2] Voir : Musca domestiqua / http://aramel.free.fr/INSECTES15-41.shtml .

[3] Voir : http://aramel.free.fr/INSECTES15-5.shtml .

[4] Les myiases observées pendant les campagnes de vaccination de 1990 étaient dues à des larves de Chrysomya, Sarcophaga, Lucilia, Calliphora, Wohlfahrtia (S.M. Touré, « Les myiases d'importance économique », Rev. sci. tech. Off. int. Epiz., 1994, 1 3 (4), p. 1053-1073).

[5] J. A. Wilson, Allen, Festival Scenes of Rames III, Medinet Habu, IV, Chicago 1940, pl. 207, 15.

[6] Meeks, op. cit. 2010, fig. 10 p. 292 et fig. 12 p. 297.

[8] Voir à ce sujet : Ph. Germond, Sekhmet et la protection du monde, Genève, 1981, p. 293-294.

[9] Ph. Germond, op.cit. 1981, p. 34-35 et 294.

[10] Ph. Germond, op.cit. 1981, p. 91 et 294 note 1.

[11] Ph. Germond, op.cit. 1981, p. 296.

[12] P.A.G.M. De Smet et al. (edt), dans Adverse Effects of Herbal Drugs, Springer Verlag, Berlin, Heidelberg, New York, I, 1992, p. 115-124.

[13] Voir aussi : R. Maire, Flore de l’Afrique du Nord, Paris, 1952, I, p.286 ; P. Ozenda, Flore du Sahara, Centre National de la Recherche Scientifique, Paris, 1983, p.157 ; http://www.ville-ge.ch/musinfo/bd/cjb/africa/details.php?langue=fr&id=158076.

[14] Voir par exemple : La Sainte Bible, L. Pirot, Al. Clamer, (edt), Letouzey et Ané, Paris, VII, 1947, p. 552 et notes p. 551-553.

[15] H. Thieme et al., Zbl. Pharm., « Cymbopogon nardus (L.) RENDLE », 119, 98, 1980, p. 953-956.

[16] L. Boulos, Medicinal plants of North Africa, Algonac, 1983, p. 94.

[17] P. Quézel, Mission botanique au Tibesti, Institut de Recherches Sahariennes, Mémoire n° 4, Alger, 1958, p. 106.

[18] Marceau Gast, communication personnelle, CNRS, juillet 1993.

[19] H.L. De Pooter et al., J. Ess. Oil. Res., 1, 1989, sp. 9-13.

[20] E. Teuscher, R. Anton, A. Lobstein, Plantes aromatiques, Col. Tec & Doc, Lavoisier, Paris, 2005, p. 473.

[21] J. Bruneton, Pharmacognosie. Phytochimie. Plantes médicinales, 1999, p. 614.

[22] L. Boulos, Flora of Egypt, Le Caire, 2002, III, p. 255.

[23] R. Campbell-Thomson, A dictionary of Assyrian Botany, British Academy, London, 1949, p. 207.

[24] R. Labat, Manuel d’Épigraphie Akkadienne, P. Geuthner, Paris, 1976, n° 381 p. 175 ; p. 325 (+ n° 318 p. 145 avec Ú-d UTU.

[25] Une célèbre confusion a été entretenue un temps dans le monde savant entre la pyréthrine (Buchnis) extraite de la racine du Pyrèthre d’Afrique (Anacyclus pyrethrum D.C.) employée dans la « Teinture de pyrèthre » qui est un élixir dentifrice (Codex 1937, p. 764 et 1047), et, la pyréthrine vraie, insecticide, extraite du capitule du Pyrèthre de Dalmatie (Tanacetum cinerariifolium (Trev.) Schultz Bip.,), et ceci, en partie en raison le l’ancienne classification où ces plantes étaient toutes deux rangées dans le genre Pyrethrum. Or nous savons maintenant que seul l’acide pyrèthrique avec ses composés, les pyréthrines, doivent conserver ces appellations.

[26] Voir par exemple : Iasen dans Osirisnet.net (http://www.osirisnet.net/mastabas/iasen/iasen_01.htm).

 

 


 

 

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Posté par richardalainjean