Article complet du jeudi 15 février 2018 :

 

—  Hommage à Madame Anne-Marie LOYRETTE  —

(suite)

 

OBSTÉTRIQUE & NÉOBIOLOGIE - VIII

 

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• Richard-Alain JEAN, « Le shedshed et la renaissance - II » – En hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Paris, 15 février 2018.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

HOMMAGE À MADAME ANNE-MARIE LOYRETTE

 

LE SHEDSHED ET LA RENAISSANCE - II

 

Richard-Alain JEAN

 

 

          Voir également dans le cadre de cet Hommage : R.-A. Jean, « Le shedshed et la renaissance - I », dans Hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, Memnonia, XXVII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2017, p. 167-178. Tous ces articles sont à classer dans le dossier de la « Néo-biologie », avec : R.-A. Jean, « La déesse Séchât, le bois silicifié, et la “ résurrection de la chair ” », dans Hommages à Madame Christiane Desroches Noblecourt, Memnonia, XXII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2011, p. 199-214 ; — , « Le pharaon pétrifié du Louvre, ou une médecine théologique politique et royale », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 04 décembre 2013 ; — , « Néo-embryologie osirienne - I , La chair du dieu », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 3 septembre 2014 ; — , « Néo-embryologie osirienne – II , La naissance du scarabée », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Cherbourg, 15 septembre 2014 ; — , « Néo-embryologie osirienne – III , La splanchnologie canopique », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Angers, 26 septembre 2016.

 

  


 

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         Je renvoie également à un autre article plus ontologique et déjà publié en l’honneur de cette admirable égyptologue : R.-A. Jean, « Naissance et renaissance en Égypte ancienne et dans les religions monothéistes ». – En hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Angers, 31 mars 2017.

         Il faut bien noter à cette occasion, que pour les anciens savants égyptiens, les deux notions biologiques (biologie humaine et néo-biologie religieuse) se confondent absolument, et qu’elles ne rentrent donc pas ainsi en concurrence comme pour le lecteur d’aujourd’hui. En effet, à ces époques lointaines et en ce lieu particulier, l’histoire charnelle initiale de l’individu rejoint sa conception post-mortem dans le cycle positif de l’espérance de résurrection. Il s’agit d’une projection. Le savant et théologien s’inspire alors du devenir physique du roi passé dans son éternité, pour participer pour lui-même à la reconstitution de tout son organisme à l’image de celui, divinisé, du souverain défunt. De cette façon, cette nouvelle construction met en relief toutes les étapes de sa néo-embryologie, puis, calquée à la suite, de sa propre embryologie et de celle de ses congénères administrés [1]. Si les notions organogéniques sont encore sommaires, elles ne sont cependant pas absentes nous l’avons vu [2]. Elles indiquent ainsi les structures anatomiques transitoires contemporaines de la formation du sujet, comme le cordon ombilical, le placenta, l’amnios et son liquide.

         Nous avons déjà commencé à discerner quelques-uns de ces éléments, dont ce que nous appellerons ici l’amnios [3] (sac amniotique ou poche des eaux), tel qu’il figure dans les textes les plus anciens si l’on considère que le mot shedshed recouvre cette notion membranaire anatomique royale perçue au moment crucial de sa renaissance. Dans la deuxième partie de cette étude ici présentée, j’examinerai les arguments iconographiques primitifs d’origine, puis leurs évolutions durant les périodes pharaoniques. Ensuite, j’ajouterai quelques aspects médicaux normaux et pathologiques capables d’éclairer un contexte observationnel obstétrical pragmatique générateur d’idées théo-politiques utilisées pour assurer la légitimité pharaonique. Je pense que si les médecins ne se sont pas emparés du terme sacré, c’est qu’entre soignants, le mot « sac » suffisait simplement à désigner la poche amniotique résiduelle, réservant ainsi l’expression « sac-sac (amniotique) », comme il se doit, à ce très ancien emblème pharaonique récapitulateur de vie.

 

         1. Les interprétations

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façon, embaumé, avant d’être soigneusement empaqueté dans un sac imitant quelque peu sa forme particulière. Nous avons de bons exemples de bagages portés militaires [10] (Fig. 2 a et b). Il suffisait alors de hisser le reliquaire de cuir rougi sur une hampe, afin de porter haut ce souvenir de naissance habilitant durablement le souverain à mener ses troupes en avant et à renaître ensuite. C’est mon interprétation.

         Il y a également des formes montées où le canidé semble être remplacé par deux rémiges de faucon, et d’où s’échappent deux rubans composés (Fig. 3). Peut-être pouvons-nous y discerner la naissance dynamique du poussin divin tranchant le sac amniotique dont les eaux rougies s’échappent juste avant l’accouchement.

 

 

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         2. Les sources iconographiques

 

         Accompagnant le shedshed et semblant le garder sur son étendard, la divinité canidé est également très souvent représentée sur différentes palettes, plaquettes et sceaux très anciens.

         La palette du taureau (Louvre, E 11255) montre pour la première fois une dichotomie artificielle Nord/Sud des représentations d’Oupouaout, et de façon à répondre à une symétrie des symboliques à l’occasion d’une affirmation de la double monarchie après la victoire du Sud sur le Nord. Notons l’épithète de « Chacal du Sud » (S3b-Šmʿw[11]. Ceci montre l’ancienneté du symbole qui demeurera en tête des cortèges de fête ou de guerre dans les pièces muséologiques.

         Le shedshed est montré aussi haut que son gardien, il est placé en avant. Il est donc considéré à ce moment précis comme plus important que l’animal lui-même qui lui prête sa puissance. Il y a en fait une assimilation. Le shedshed représente alors le roi légitime et son pouvoir de précession osirien [12]. On retrouve l’enseigne dans la Fête-Sed [13], particulièrement au moment de la course royale et du tir à l’arc en direction des quatre points cardinaux, puis, dans le Festival de Sokar (Fig. 48), et enfin à l’époque ptolémaïque, dans le rite des oiseaux pris au filet et du harponnage de l’hippopotame séthien.

         Nous étudierons d’abord les formes les plus anciennes du shedshed, isolées, ou montées, puis les formes plus récentes. Le vocabulaire ne semble pas avoir accompagné cet objet. Son sens premier devient confus jusque dans ses représentations tardives. Il est tout à fait possible que la dénomination primitive ait été réservée oralement aux seuls initiés récipiendaires royaux. Je renvoie à son étymologie [14].

 

 


 

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         2.1. Les formes isolées

 

         Nous trouvons au début principalement des formes isolées utilisées comme signes hiéroglyphiques sur de très anciennes plaquettes en ivoire, et, dans les textes des Pyramides.

         En effet, sur certaines de ces plaquettes, le shedshed peut être montré seul, ce qui signe sa valeur idéographique propre (Fig. 4 et 5). Il se rencontre toujours dans un contexte de « naissance » (proche d’un bovin, d’une fleur de lotus, d’un signe ms).

 

 

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         Quant au signe isolé utilisé dans les Textes des Pyramides (R62A plus composés), et qui restera classique pour son usage, il correspond mieux parfois à un élément bovin présenté dans ses enveloppes se terminant en cornets pointus (Fig. 7 et 8), et ce qui peut parfaitement se comprendre en fonction de la théologie. Il faut toutefois noter que ce réceptacle divin et pratiquement toujours doublé d’une représentation plus conforme à un utérus féminin gravide fictivement contenu dans un sac de cuir rougi (Fig. 6 et 9 à 13). De cette façon, l’organe isiaque représente l’histoire de la bonne gestation divine, jusqu’à son aboutissement prouvé par le voile, bien organique cette fois, du délivre. C’est une preuve.

 

 

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         2.2. Évolution

 

         En raison de ses formes, le shedshed sera diversement compris par les investigateurs actuels, car son aspect sera ensuite plus « tronqué » et ne montrera qu’un sac plein au minimum de l’épaisseur théorique moyenne du gâteau placentaire suivi du cordon distal (mais absents), puis, un sac bien ouvert privilégiant absolument la portion antérieure comprenant probablement, « caché », le souvenir du néo-fœtus avec le « chef royal coiffé du même », c’est-à-dire, tout ou partie de la membrane, en « voile de tête primordial ». S’agissant alors d’un « sac amniotique partiel idéalisé », il sera dorénavant hissé sous la forme d’un sac contenant donc peut-être la relique ou feignant la contenir. Je ne sais pas encore si cette démarche correspond à une réelle volonté d’assimilation à un « panache royal », mais c’est l’hypothèse la plus probable.

 

 


 

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La représentation d’un sac « vidé de sa substance » serait moins évidente, et le fait que cet objet soit destiné à être « exhibé » en cime et en tête des cortèges cruciaux plaiderait pour cette double représentation. D’ailleurs, cet organe est bientôt montré protégé au plus près, et très souvent dès le début, par l’Uraeus, et, par le canidé – ce qui n’aurait aucun sens pour un « bagage » vide. Ainsi, l’on peut penser que le relief du « souffle » divin, exhalé par les narines du dieu renaissant, « coiffé », annonçait probablement la « brise », perçue par la plume, et par un élément canin de tête et de bon augure, « ultra-sensible », à ce qui est perceptible de l’espace. Comme nous l’avons vu précédemment dans les textes, le nez de l’embryon est « performant », d’une façon sûrement comparable à celle du dieu canidé proche d’Anubis auquel il s’assimile dans cette fonction près-osirienne confondant volontairement la re-naissance seconde et la naissance première de manière antichronologique. Car, en effet, tout en le protégeant, le canidé « mesure » aussi la force des éléments, le sens, avant d’en retourner la puissance magique opérationnelle à l’impétrant qui en fera bon usage, au devant, d’abord pour lui-même, dans ses efforts de naissance et de renaissance combinés et jointifs dans le temps comme je l’ai déjà indiqué, afin de « mener » et de ne jamais cesser de « prouver » ensuite, ce que les développements des futures théologies nommeront par des énoncés de gloire ... Ainsi, ce point singulier charnel où se croisent l’espace et le temps donne l’opportunité au chef de se présenter « perdurant ».

         Quant au signe représentant l’utérus divin, il est montré légèrement renflé à une extrémité pour signaler la partie basse où la tête doit le mieux se situer pour assurer un accouchement serein. Il est conçu « plein » pour se différencier du shedshed « sac amniotique ouvert » d’où l’enfant doit surgir et venir dans un premier temps « au monde », puis, dans le dernier temps « au jour » (re-naissance).

 

 

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         2.3. Les formes montées

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         Les formes montées se montrent également le plus souvent souples et arrondies, voir avec une complète ou une semi spirale terminale (Pépy Ier, fig. 13) : le sac-reliquaire est donc présenté plié ou roulé, ce qui indique que la double action de la naissance et de la renaissance sont successivement assurées.

 

 


 

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         On peut estimer que la différence de traitement du signe provient de l’idée que l’objet est en cours de conditionnement quand il est montré isolé, alors qu’il est défini ensuite, après son montage sur le pavois, comme définitivement plié avec parfois des fronces bien apparentes sur un contenant plus ou moins enroulé formant le reliquaire souple (Fig. 1). Ainsi, la forme isolée ouverte en formation est propice au mouvement (Pyr. 539a ; 1036a) [22], alors que la forme montée est figurée en ostentation horienne (Pyr. 800a) [23]. Ceci peut aussi expliquer les différences d’aspect selon les préparations sacrées confectionnées au cours des différents règnes.

 

 

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pharaon, encadrer de part et d’autre la face royale accueillant ainsi les « vestiges » de l’ouverture à la vie gouverné par lui-même en tant qu’Horus perçant, nous l’avons vu. Cette coiffure apparaît au moins à partir de la IIIe dynastie et recouvrant partiellement la perruque du roi Djeser (Statue du Musée du Caire, JE 49158). Des emblèmes montés sur des hampes montrant la tête royale coiffée du nénès figurent bien parmi les autres pavois dans les grands défilés. Cette coiffure constitue-t-elle un rappel d’une lointaine naissance royale « coiffée » et qui fût de bon augure tout comme le furent les naissances « coiffées » des rois de la Ve dynastie telles qu’elles sont décrites dans le papyrus Westcar (10,10 ; 10,15 ; 11,1) ?

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         3. Aspects normaux et pathologiques

 

         3.1. Aspects normaux

 

         En ce qui concerne le placenta lui-même, je renvoie bien entendu déjà à : R.-A. Jean, A.-M. Loyrette, La mère, l’enfant et le lait en Égypte Ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus du Ramesseum n° III et IV), édité par Sydney H. Aufrère, Collection Kubaba – Série Antiquité – Université de Paris 1, Panthéon Sorbonne, L’Harmattan, Paris, 2010, p. 48, 99, 183-187, 199-207. J’en reparlerai.

         De même, je reparlerai encore une autre fois du placenta bovin mésochorial et de l’amnios de vache que nous avons déjà aperçus (Fig. 7, 12d, 19h et 37) : R.-A. Jean, « L’accouchement, I, Les modèles animaux », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Paris, 2018 [29].

 

 


 

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         Au moment de l’examen du placenta après la délivrance [30], la poche des eaux résiduelles est très facile à identifier (Fig. 39-40). Elle est constituée par les deux membranes d’origine fœtale que sont l’amnios en interne et le chorion en externe qui était lui-même au contact de la décidua ovulaire d’origine maternelle pour former les trois couches initiales [31]. La membrane protectrice est fine et presque transparente car non vascularisée ni innervée, mais assez résistante. Elle contenait le liquide amniotique. Elle est destinée à se percer avant l’accouchement. On dit alors que la femme « perd ses eaux » (rupture spontanée).

 

 

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         Bien que rarement, le bébé peut naître sain encore entouré de la totalité de ses membranes [32].

 

 

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 (Med. Toronto - http://outlawmidwives.tumblr.com/)

 

         Il peut aussi plus souvent et sans inconvénient, « naître coiffé ».

 

 

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         3.2. Aspects pathologiques

 

         Si le fait de « naître coiffé » peut paraître spectaculaire (Fig. 44 a, b et c), il n’entraîne généralement pas de conséquences pour le bébé. Une manœuvre simple libère au besoin l’enfant de la membrane amniotique formant un voile de tête.

         En revanche, de pathogénie encore pratiquement inconnue, la maladie des brides amniotiques (MBA) [33] est une embryofœtopathie acquise pouvant se matérialiser par l’apparition de bandes fibreuses strangulantes à plusieurs niveaux. Il semble que l'adhésion d'une bride amniotique dans une région donnée empêche la fusion du bourgeon embryonnaire concerné (Fig. 47). Par exemple, la séquence fœto-placentaire peut comporter des lésions cranio-faciales asymétriques morbides comme une encéphalocèle ou une exencéphalie [34] (Fig. 49-52). Plusieurs localisations sont possibles. Elles peuvent aussi déterminer diverses fentes faciales, lésions de l'axe thoraco-abdominal ou constrictions de membres. Elles sont alors à tors assimilées à d’autres apparences monstrueuses.

         Par exemple, et d’un diagnostic différentiel impossible autrefois, une anencéphalie liée à un défaut primaire de fermeture du tube neural (spina bifida) a pu être constaté par les savants égyptiens de l’époque : nous avons une momie d’un fœtus masculin de 7 mois découvert à Touna el-Gebel [35] (Musée égyptien de Berlin, SMB 724) [36]. Considéré comme une relique, le petit corps fût embaumé, paré d’une amulette, et, enterré parmi les babouins consacrés au dieu lunaire Thot (Fig. 48).  

         Et encore plus tard, la mise au monde d’un enfant sans tête par Roxane, épouse de Cambyse, est rapportée par le médecin grec Ctésias ( Ῥωξάνη παιδίον ἀκέφαλον ) [37]. Voir aussi les Blemmyes cités par Pline l’Ancien (Blemmyae traduntur capita abesse, ore et oculis pectori affixis[38]. D’autres auteurs comme Tite-Live et Valère Maxime parlent de ces graves anomalies.

         Finalement pas si rares si l’on tient compte des avortements spontanés [39], ces malformations spectaculaires ont immanquablement marqués les esprits des Égyptiens.

 

 


 

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         Une bonne naissance coiffée, positive, pouvait alors s’opposer à l’image d’un mauvais développement dont l’apparence simule, en négatif cette fois, la chose de sinistre mémoire. La strangulation par bande pouvait rappeler l’action d’un long ver malveillant (fil amniotique flottant) empêchant très visiblement et à certains endroits le développement de l’embryon. En effet, le serpent du mal sait évoluer dans le Noun amniotique pour tenter de défaire toute création. Cependant, le serpent femelle solaire veille et peut déjouer cette étiologie. L’innocuité de la membrane amniotique mise en évidence sur le chef signera bien entendu la faveur divine. Les deux aspects dynamiques, bénéfique ou défectif, mettent subitement en relief l’importance de cette annexe fœtale. Sa dangerosité n’a d’égal que sa puissance efficiente à « accompagner » l’enfant sans dommage dans son évolution, en « l’enveloppant », telle une « doublure matricielle active ». Cette enveloppe peut donc provoquer la mort ou consacrer la vie jusque dans sa plénitude royale symbolisée par le couronnement, c’est-à-dire la « sacralisation du chef » par un objet réputé dangereux. Pharaon est en effet « le Maître des Couronnes » (Nb Ḫʿw), « le Maître du couronnement sur le trône d’Horus » (Nb ḫʿ ḥr st Ḥr[40] ... Or, de plus, en ce qui concerne les « naissances coiffées », il semble certain que dans la psychologie humaine, l’enfant dans sa membrane amniotique est un « enfant caché ». Or, Amon est un dieu « caché » et le roi un substitut. Lui enlever la « protection de la membrane maternelle » revient à lui retirer la possibilité du retour au « ventre maternel » [41]. Il était donc important, dans l’Ancienne Égypte, de conserver l’amnios du roi pour assurer sa renaissance, peut-être rappelé par le némès (nms) comme signe de permanence. Il faudrait aussi reprendre la notion d’Osiris « enveloppé » retrouvant son amnios au sein de Nout. Mais ceci est une autre histoire … j’y reviendrai ultérieurement.

 

         4. Pour comparer

 

         L’amniomancie [42] était une divination qui se faisait autrefois par le moyen de l'amnios, ou par l'amnios. Nous avons vu que les anciens regardaient cette particularité comme un signe heureux.

         D’après par exemple Aelius Lampridius (Vie d'Antonin Diadème, I, p. 387) [43], à Rome, les sages-femmes subtilisaient les coiffes céphaliques afin de les vendre aux avocats [44]. Il était aussi encore assez classique d’en conserver le « souvenir » desséché dans les familles, comme notamment en Italie au XVIIIe siècle. Cela était considéré comme annonçant la prochaine chance de l’enfant. En Angleterre, et jusqu’à la seconde guerre mondiale, ce « porte-bonheur » était encore revendu aux mariniers [45].

         Pour les présages tirés des naissances en Babylonie, en particulier ceux concernant la face (pânu, Cuneiform Texts XXVIII), voir par exemple à Al. Boissier, « Iatromantique, physiognomonie et palmomantique babylonienne », Rev. Assyriologie, VIII, 1911, p. 33-39.

 

 


 

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         5. Conclusion

 

         Les textes égyptiens les plus anciens et l’iconographie, associés à une lecture obstétricale du shedshed, montrent que ce dernier est perçu capable de concourir aux deux fonctions successives que sont la naissance et la renaissance du souverain, et qu’entre ces deux rôles, il participe à la propagande royale. Ainsi, la poche des eaux formée de son double sac (šd-šd), dont les deux membranes unies et faciles à distinguer et à cliver sont intimement contenues l’une dans l’autre pour former un amnios (šdšd) assez résistant pour protéger efficacement le fœtus royal, et éventuellement lui fournir le modèle d’une coiffe du meilleur augure pour le déroulement du règne. Dans la mesure où la valeur apotropaïque de l’organe n’a d’égal que la puissance de l’impétrant à savoir s’en dégager au moment de l’accouchement assimilé isiaque, puis à y séjourner de nouveau pendant la néo-gestation noutéenne, la dynamique permanente propre au souverain l’autorise à briguer la plénitude de son pouvoir, ponctué par des fêtes spéciales où il revêt à ces occasions un palium particulier « enveloppant » osirien qui le confirme comme chef. Il s’agit d’un essai d’émancipation de la personne pourtant bien elle-même dépendante des volontés divines, et qui s’imposera finalement assez peu en dehors du contexte religieux. C’est probablement la raison pour laquelle l’expression ne sera apparemment pas reprise par le corps médical, car elle sera désormais réputée sacrée.

 

 

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[1] L’on pourrait encore qualifier ce phénomène « d’effets de miroirs », où l’observation biologique tangible sert de modèle à une néo-biologie souhaitées mais intangible sauf avec le recours de la foi, ce qui répercute l’idée que l’on s’en fait dans la vision des étapes mêmes de l’embryologie humaine scrutée à cette occasion. La religion dans ce cas fait avancer la science puisqu’il y a essai mimétique. Nous retrouverons cette dynamique biologico-morale en médecine avec l’espoir de progression et de dépassement.

[2] R.-A. Jean, « Néo-embryologie osirienne – III , La splanchnologie canopique », dans Histoire de la médecine en Égypte ancienne, Angers, 26 septembre 2016.

[3] Et ceci dans la mesure où ce mot recouvre l’acception pharaonique, c’est-à-dire une double poche membranaire appartenant à l’embryon sans les distinctions histologiques modernes telles que rappelées ici même p. 14-15.

[4] W. Helck, « Das Horusgeleit », ArOr 18, 1950, p. 130 ; H. Willems, The Con of Heqata (Cairo JdE 36418): A Case Study of Egyptian Funerary Culture of the Early Middle Kingdom,OLA, 70, 1996, p. 225, n. 1209.

[5] S. B. Johnson, The Cobra Goddess of Ancient Egypt : Predynastic, Early Dynastic, and Old Kingdom Periods, London, 1990, p. 52-53.

[6] T. Du Quesne, The Jackal Divinities of Egypt, I: From the Archaic Period to Dynasty X, London, 2005, p. 117.

[7] L. Evans, The shedshed of Wepwawet : an artistic and behavioural interpretation », JEA, 97, 2011, p. 103-115. Voir aussi les figures de Mary Hartley, dans C. J. Ryon, « Den Digging and Related Behavior in a Captive Timber Wolf Pack », Journal of Mammalogy,58, 1977.

[8] S. B. Johnson, op.cit., 1990.

[9] P. Munro, « Bemerkungen zu einem Sedfest-Relief in der Stadtmauer von Kairo », ZÄS,86, 1961, p. 69.

[10] St. Hendrickx, M. Eyckerman, « Packed and Ready: Painted Plaster Plaques in the Elite Cemetery », Nekhen News, 29, 2017, p. 9-10.

[11] E. Otto, « Die Lehre von den Beiden Ländern ägyptens in der Religionsgeschichte », AnOr, 17, 1938, p. 17. W. Kaiser, « Einige Bemerkungen zur agyptischen Fruhzeit. I - Zu den Shemsu Hor », ZÄS, 85, 1960, p. 125.

[12] Pour le rapport Oupouaout/Osiris, voir initialement : Ch. Boreux, « Les pseudo-stèles C. 16, C. 17 et C. 18 du Musée du Louvre », BIFAO, 30, 1930, p. 45-48.

[13] Y. Guerrini, Recherche sur les caractères cynégétiques de la Fête-Sed, Mémoire de recherche de l'École du Louvre, Paris, 1991.

[14] R.-A. Jean, « Le shedshed et la renaissance - I », dans Hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, Memnonia, XXVII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2017, p. 169-170 et notes attenantes.

[15] F.W.F. Von Bissing, H. Kees, Das Re-Heiligtum des Königs Ne-Woser-re (Rathures), II, Die Kleine Festdarstellung, Leipzig, 1923, pl. 11 ; 13. Clichés dans : D. Arnold, K. Grymski, Chr. Ziegler, L’art égyptien au temps de pyramides, Paris, 1999, n° 119 a et b, p. 286.

[16] R. Weill, Sphinx, 15, 1911-1912, p. 9-26.

[17] Ev-M. Engel, Das Grab des Qa'a in Umm el-Qa'ab. Architektur und Inventar, p. 440, fig. 217.4.

[18] Pierre-Croisiau, 2001, pl. I (P/F/W inf A 10). Sethe 1908-1922, I, Sp. 437 § 800a / P-75 et N-17, p. 440. Spellers 1923, I, p. 58. Faulkner 1969, p. 144. Carrier, II, 2009, Pépy I er, p. 460-461 ; III, 2010, Pépy II, p. 1172-1173 ; voir également, pour le texte, IV, 2010, p. 1864-1865. R.-A. Jean, « Le shedshed et la renaissance - I », dans Hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, Memnonia, XXVII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2017, p. 173.

[19] W.M.F. Petrie, op.cit.1901, pl. XV, 108 et 109 ; pl. XVII, 135 ; pl. XIX, 154.

[20] G. Dreyer, « Umm el-Qaab. Nachuntersuchungen im frühzeitlichen Königsfriedhof, MDAIK, 49, 1993, 61, pl. 13.

[21] H. Schäfer, Ein Bruchstück Altägyptischer Annalen, 1902, pl. 1.

[22] R.-A. Jean, « Le shedshed et la renaissance - I », dans Hommage à Madame Anne-Marie Loyrette, Memnonia, XXVII, Christian Leblanc (éd.), Le Caire - Paris, 2017, p. 168 et 171.

[23] R.-A. Jean, « Le shedshed et la renaissance - I », op.cit. 2017, p. 173.

[24] R.-A. Jean, A.-M. Loyrette, La mère, l’enfant et le lait en Égypte Ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus du Ramesseum n° III et IV), édité par Sydney H. Aufrère, Collection Kubaba – Série Antiquité – Université de Paris 1, Panthéon Sorbonne, L’Harmattan, Paris, 2010, p. 297-396.

[25] Voir par exemple : S. Szuma, La stèle d'Abkaou au Louvre, Mémoire en Études Orientales, Louvain, 2006.

 

 


  

21

 

[26] Chr. Desroches-Noblecourt, Toutankhamon et son temps, Paris, 1967, n° 43 p. 189-190 et cliché noir et blanc.

[27] Chr. Desroches-Noblecourt, op.cit. 1967, n° 31 p. 150-153 et cliché couleur.

[28] J. Bulté, Talismans Égyptiens d’heureuse maternité, « Faïence » bleu-vert à pois foncés, CNRS, Paris, 1991.

[29] Cet article reprendra, mais d’une façon très enrichie, la partie principale de mon ouvrage : R.-A. Jean, L’Art vétérinaire et la naissance des bovins dans l’Égypte ancienne, Biltine, 1998 et réimpression anastatique en 2011 ; 3e édition revue et augmentée en 2012.

[30] A. L'Herminé-Coulomb, « Examen du placenta », EMConsult, Elsevier Masson, Paris 2005, [5-070-C-20]  - Doi : 10.1016/S0246-0335(05)41454-4. 

[31] S. Parry, J.F. Strauss, « Premature rupture of the fetal membranes », N Engl J Med, 1998, 338, p. 663-670.

[33] L. Sentilhes, E. Verspyck, S. Patrier, D. Eurin, J. Lechevallier, L. Marpeau, « Maladie des brides amniotiques : étiopathogénie, diagnostic anténatal et prise en charge néonatale », J Gynécol Obstét Biol Reprod, 32, 8-C1, décembre, 2003, p. 693-704. J. Bouguila, N. Ben Khoud, A. Ghrissi, Z. Bellalah, A. Belghith, E. Landolsi, I. Zairi, M. Mokhtar, A. Adouani, « Maladie des brides amniotiques et malformations faciales », Revue de Stomatologie et de Chirurgie Maxillo-Faciale, 108, 6, décembre 2007, p. 526-529. J. Roume, « Maladies Amniotiques », dans A. Benachi (Ed.), Conduites pratiques en médecine fœtal, Paris, 2010, p. 197-199.

[34] Brindeau, Chambrelent, 1907, II, p. 471-473. Merger, Lévy, Melchior, 2001, fig. 337, p. 282. B.S. Mahony, R.A. Filly, P.W. Callen, M.S. Golbus, « The amniotic band syndrome: antenatal sonographic diagnosis and potential pitfalls », Am J Obstet Gynecol, 152, 1985, p. 63-68.

[35] E. Geoffroy Saint-Hilaire, « Note sur un monstre humain (anencéphale) trouvé dans les ruines de Thèbes en Égypte par M. Passalacqua », Arch Génér de Médecine, 10, Paris, 1826, p. 154-126. ; — « Description d’un monstre humain, né avant l’ère chrétienne, et considérations sur le caractère des monstruosités dites anencéphales », Ann Sc Naturelles, 7, Paris, 1826, p. 357-381. I. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation chez l'homme et les animaux, Chez J.-B. Baillière, Paris, 1837, Planche IX, « Monstruosités », Fig. 1 et 2. « Momie d'Anencéphale ».

[36] V. Dasen, A.M. Leroi, « Homme ou bête ? Le dieu caché de l’anencéphale d’Hermopolis », dans R. Bertrand, A Carol (dir.), Le « monstre » humain. Imaginaire et société, Aix en Provence, 2005, p. 21-44.

[37] Bibliothèque de Photius, 72, Ctésias, Extrait de l’Histoire de Perse, XII, ed, Larcher : http: // remacle.org /bloodwolf/ historiens/ ctesias/ medes.htm.

[38] Pline l’Ancien, Hist. Nat, liv. V, chap. 8.

[39] Son incidence serait comprise entre 1/1 200 et 1/15 000 naissances vivantes. Les chiffres plus élevés de 1/55 à 1/250, constatés à l'examen anatomopathologique des produits de fausses couches précoces et tardives, reflètent le caractère souvent létal de ce syndrome, du fait d'anomalies non compatibles avec la vie, ou par étranglement par une bride amniotique du cordon ombilical. Il n'existe aucune prédisposition raciale, ni de liaison au sexe. Bien que quelques cas familiaux aient été décrits, le caractère habituellement sporadique de ce syndrome ne permet pas pour le moment de suspecter un facteur héréditaire (cf. supra : Sentilhes et col. 2003).

[40] Voir par exemple : Ch. Favard-Meeks, Le temple de Behbeit el-Hagara. Essai de reconstitution et d’interprétation, Hamburg, 1991, p. 206 (Registre II, Tableau II, 7).

[41] N. Belmont, Les Signes de la naissance. Étude des représentations symboliques associées aux naissances singulières, Paris, 1971, p. 97-112.

[42] Abbé Bertrand, Dictionnaire universel, historique et comparatif, de toutes les religions du monde, Paris, 1848, I, col. 160, « Amniomancie » ; Abbé Migne, Dictionnaire des sciences occultes, Paris, 1846, « Amniomancie » col. 83, « Coiffe », col. 389.

[43] Voir aussi : Maiolus, Jours caniculaires, 2eme entretiens du Supplément. Jean Batiste Thiers, Traité des superstitions qui regardent les sacraments: selon l'escriture sainte, les décrets des conciles, Avignon, 1777, n° VII, p. 319-320.

[44] A. Chéreau, « Amulettes » dans A. Dechambre (Ed.), Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales, IV, Paris, 1876, p. 11-12. D’après Spartien, Vie d’Antonin.

[45] F. Leroy, Histoire de naître. De l’enfantement primitif à l’accouchement médicalisé, De Boeck, Bruxelles, 2001, p. 94.

 

 


 

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